20 juin 2026 | Audios

Ghada Almohafida

La conservatrice du Petit musée de Abdelwahab Doukali

Ghada Almohafida 
(La conservatrice du Petit musée de Abdelwahab Doukali)
Le vendredi, Casablanca change de visage. La ville, d'ordinaire emportée dans son tumulte permanent, semble soudain ralentir sa cadence. Les avenues respirent davantage, les trottoirs retrouvent un peu d'espace et même les immeubles paraissent observer une trêve. Pour beaucoup, c'est le jour de la prière. Pour mon cousin et moi, notre prière prend une autre forme. Elle consiste à marcher. Longuement. Sans véritable programme. Nous aimons traverser Casablanca à pied, nous laisser guider par une façade, une perspective ou un souvenir. La ville devient alors un immense musée à ciel ouvert.
Au terme de la longue marche, une destination précise m'attendait. Je devais rejoindre Casa-Port et de prendre le train du retour vers Rabat. La journée touchait doucement à sa fin lorsque nous traversions le boulevard Zerktouni. C'est à cet instant qu'une émotion inattendue m'a saisi. Une émotion si soudaine qu'elle m'a presque obligé à m'arrêter. À quelques pas de moi se dressait l'immeuble Liberté. Je levai les yeux vers sa silhouette familière et, pendant quelques secondes, tout le reste disparut.
Depuis toujours, cet immeuble exerce sur moi une fascination particulière. Dessiné par l'architecte Léonard Morandi en 1949 et achevé en 1951, il fut le tout premier gratte-ciel d'Afrique. Le premier immeuble de grande hauteur du continent. Aujourd'hui encore, malgré l'évolution de Casablanca et l'apparition de constructions beaucoup plus imposantes, il conserve quelque chose de majestueux. Il ressemble à ces vieux aristocrates qui n'ont plus besoin de prouver leur importance tant leur simple présence raconte déjà une vieille histoire.
Entre l'immeuble Liberté et moi existe une relation étrange, faite d'admiration et d'un rêve longtemps repoussé. Depuis des années, je nourrissais le désir d'atteindre son dernier étage, le dix-septième. Je voulais voir Casablanca depuis là-haut. Observer les boulevards se transformer en traits de lumière, les voitures devenir des jouets miniatures et la ville entière s'étendre jusqu'à l'horizon. C'était un rêve modeste, presque enfantin, mais certains rêves n'ont pas besoin d'être grandioses pour nous accompagner toute une vie. Ils demeurent quelque part dans un coin du cœur et attendent patiemment leur heure.
Je ne savais pas encore qu'en cette fin d'après-midi de vendredi, ce rêve allait enfin se réaliser. L'émotion qui me traversait à cet instant ne venait pourtant pas seulement de l'immeuble lui-même. Elle venait surtout d'une pensée. Une pensée pour un homme qui vient de nous quitter et dont l'absence occupe mon esprit depuis six semaines, depuis ce vendredi 8 mai 2026. Abdelwahab Doukali n'était plus. Malgré son âge vénérable de quatre-vingt-cinq ans, je n'arrivais pas à accepter l'idée de son départ. Comme beaucoup de Marocains, j'ai toujours l'impression qu'il était parti trop vite. Dix jours seulement avant sa disparition, Abdelwahab Doukkali était encore sur la scène du Théâtre Mohammed V de Rabat, le 28 avril 2026.
Je n'avais jamais eu le bonheur de le rencontrer. Je n'avais jamais échangé un mot avec lui ni serré sa main. Pourtant, comme des millions de personnes dans ce pays, j'avais le sentiment de le connaître depuis toujours. Sa voix avait accompagné des générations entières. Elle avait traversé les maisons, les voitures, les mariages, les soirées familiales et les souvenirs d'enfance. Depuis son premier grand succès, Ya lradi ftomobile, il avait révolutionné la chanson marocaine avec une élégance rare. Certaines personnes marquent leur époque. D'autres deviennent une partie de notre paysage intérieur. Abdelwahab Doukali appartient à cette seconde catégorie.
Je ressentais depuis sa disparition un véritable manque. Un regret aussi. Celui de ne jamais l'avoir rencontré. Je savais qu'au dix-septième étage de l'immeuble Liberté se trouvait le musée qu'il avait lui-même aménagé. Un lieu où il avait vécu seul pendant vingt-six ans. Un lieu rempli de ses souvenirs, de ses objets, de ses archives, d'une partie de son âme. Depuis longtemps, je souhaitais le visiter. À cet instant précis, cette visite me sembla devenir une évidence.
Le train pouvait attendre. Rabat pouvait attendre également. Il n'était pas question que je passe à quelques mètres de ce musée sans aller frapper à sa porte. C'était notre façon, à moi et mon cousin, de présenter nos condoléances. Notre façon de saluer une dernière fois celui qui avait tant donné à la culture marocaine. Je voulais voir de près ce qu'il avait choisi de conserver autour de lui. Comprendre un peu mieux l'homme derrière l'artiste. Approcher, autant que possible, la mémoire de celui qui a été notre Marsoul Al hobb (Messager de l'amour), un bachar (humain), un grand bachar.
Mon cousin, qui habite pourtant presque à l'ombre de l'immeuble Liberté et qui croisait souvent le chanteur de Habib Aljamahir, ignorait jusqu'à l'existence même de ce musée. Quelques minutes plus tard, nous franchissions ensemble l'entrée de l'immeuble. Devant nous, l'ascenseur nous attendait comme un vieux compagnon de route. Nous y sommes entrés avec l'excitation des explorateurs du grand nord.
Les portes se refermèrent et l'ascenseur commença son ascension. Les étages défilaient lentement. À mesure que nous montions, j'avais l'impression de m'éloigner du bruit de Casablanca. Comme si chaque étage nous rapprochait d'un autre monde. Le quinzième. Puis le seizième. Enfin le dix-septième. Mon étage rêvé. Après toutes ces années, j'y étais. Je ne pus retenir un sourire. Certains bonheurs sont minuscules aux yeux des autres mais immenses pour celui qui les attend depuis longtemps.
Lorsque la porte s'ouvrit, nous n'eûmes pas l'impression d'entrer dans un musée. L'atmosphère évoquait davantage la visite chez un parent absent depuis peu. Comme si nous allions être reçus par un oncle cultivé, collectionneur passionné, qui venait simplement de s'absenter quelques instants. Le lieu était vivant, accueillant, étonnamment chaleureux. Doukali était là. Il nous attendait.
Le musée était bel et bien ouvert. Et celle qui allait nous accueillir s'appelait Ghada. Ghada la conservatrice. Ghada Al Mouhafida. C'est avec elle que commençait une autre histoire.
Mais qui est donc Ghada ? Dès notre arrivée, sa présence attire le regard. Vêtue d'une djellaba noire rehaussée d'un foulard jaune lumineux, grande, élégante, quelque part dans la quarantaine, elle dégage cette assurance tranquille de ceux qui habitent pleinement leur mission. Très vite, une question s'impose à moi. Est-elle la fille d'Abdelwahab Doukkali ? Une nièce ? Une cousine ? Une amie de longue date ? À mes yeux, une telle connaissance de l'homme ne pouvait s'expliquer autrement. Elle semblait connaître non seulement l'artiste, mais également l'être humain. Chaque objet exposé faisait naître chez elle une anecdote. Chaque photographie ouvrait la porte à un souvenir. Chaque tableau semblait lui raconter une histoire qu'elle s'empressait de partager avec nous. Plus elle parlait, plus il devenait difficile de croire qu'aucun lien familial ne les unissait. Pourtant, il n'en existait aucun. Ce qui les rapprochait était d'une autre nature. Une proximité construite par le temps, la confiance et le travail quotidien auprès d'un homme dont elle avait fini par connaître l'univers dans ses moindres détails.
À travers ses explications, le petit musée prenait progressivement les dimensions d'un monde. Derrière chaque vitrine apparaissait un nouveau chapitre de la vie de Doukkali. Les luths étaient sans doute les objets les plus impressionnants. Ils trônaient avec une élégance presque royale, comme deux souverains veillant sur le reste de la collection. L'un avait été offert par Mohamed Abdelwahab. L'autre avait appartenu à Al Kasabji, le compositeur et musicien qui accompagna Oum Kaltoum durant toute sa carrière. Leur seule présence suffisait à rappeler l'importance des liens qui unissaient Abdelwahab Doukkali aux plus grandes figures de la musique arabe. Autour d'eux s'accumulaient des centaines de distinctions, de trophées, de lettres, de disques 45 tours, de coupures de presse, une autobiographie et de belles photographies dont deux mémorables, l'une avec Oum Kaltoum lors de sa visite à Casablanca en 1968 et l'autre avec le grand Mohamed Abdelwahab. Le visiteur avait parfois l'impression de pénétrer dans une mémoire matérialisée, comme si une vie entière avait refusé de disparaître et continuait à habiter les lieux.
Une autre découverte surprenait le visiteur. Beaucoup connaissent le chanteur, le compositeur ou l'interprète. Peu connaissent le peintre. Les murs du musée révèlent pourtant cette facette moins célèbre de sa personnalité. Plusieurs tableaux sont de sa propre main. D'autres sont des portraits réalisés par des artistes marocains qui ont voulu lui rendre hommage. En passant d'une toile à l'autre, on découvre un homme qui ne cessait jamais de créer. Lorsque la musique se taisait, les couleurs prenaient le relais. Les pinceaux devenaient alors une autre manière de chanter. Cette coexistence de plusieurs formes d'expression donne au musée une profondeur particulière. On n'y rencontre pas seulement une vedette de la chanson marocaine. On y découvre un créateur habité par une curiosité permanente.
Puis vient la terrasse. Ou plutôt faudrait-il dire la récompense. Après avoir traversé la grande salle du musée, le visiteur débouche sur un espace suspendu entre ciel et terre. Quelques plantes, un peu de verdure et surtout une ouverture spectaculaire sur Casablanca. Depuis des années, je rêvais d'atteindre le dix-septième étage de l'immeuble Liberté. Je m'étais souvent demandé ce que pouvait ressentir celui qui observe la ville depuis une telle hauteur. En m'approchant du balcon, j'ai découvert une autre Casablanca. Les grands boulevards se transformaient en lignes délicates. Les immeubles perdaient leur arrogance pour devenir des éléments d'une immense maquette urbaine. Les voitures n'étaient plus que des points mobiles glissant silencieusement dans le paysage. Au loin, l'horizon semblait se confondre avec la lumière de l'océan.
La vue possédait quelque chose de presque irréel. Pendant quelques minutes, j'ai oublié le musée lui-même. J'observais simplement cette ville que je croyais connaître et qui soudain me paraissait nouvelle. Depuis cette hauteur, Casablanca cessait d'être une succession de problèmes quotidiens, d'embouteillages et de rendez-vous manqués. Elle redevenait une création humaine extraordinaire. Cette terrasse constitue à elle seule un musée. Mieux encore, elle ressemble à une œuvre divine exposée en permanence au regard des visiteurs. L'immeuble est une immense statue de Liberté. Le mot ne désigne pas seulement un bâtiment. Il décrit un sentiment.
Durant toute cette visite, Ghada nous a accompagnés avec discrétion. Elle intervenait lorsque cela était nécessaire, puis nous laissait le temps de contempler les lieux. Pourtant, ce n'est qu'à la fin que sa présence a pris une dimension particulière. Assis près de l'espace où Abdelwahab Doukkali recevait les journalistes et les fans, nous l'avons écoutée raconter son propre parcours. Titulaire d'un master en langue allemande, maîtrisant plusieurs langues étrangères, elle possède avant tout un talent rare pour les mots. Cette qualité lui avait progressivement permis de devenir bien davantage qu'une simple conservatrice. Elle était devenue une interlocutrice privilégiée de l'artiste. Lors des entretiens accordés aux médias, il arrivait que certaines questions soient maladroitement formulées ou difficilement audibles. Ghada prenait alors le temps de les reformuler. Elle traduisait parfois davantage que les mots. Elle traduisait les intentions. Avec les années, alors que l'audition d'Al Oustad commençait à faiblir, ce rôle était devenu essentiel.
C'est ensuite que son récit a pris une tournure beaucoup plus émouvante. Elle nous a parlé du lendemain des funérailles. Ce jour-là, elle s'est retrouvée seule dans le musée. Une solitude particulière. Une solitude peuplée de présences. Le visage de Doukkali était partout. Dans les photographies, dans les tableaux, dans les objets exposés, dans les souvenirs accumulés depuis des décennies. Pourtant, pour la première fois, son absence dominait tout le reste. Après trois années passées à travailler presque quotidiennement à ses côtés, Ghada venait de perdre bien plus qu'un employeur. Elle venait de perdre un être auquel elle s'était profondément attachée. Elle connaissait son univers, son histoire, ses habitudes et bénéficiait de sa confiance totale. Le vide laissé par sa disparition semblait soudain immense.
Comment traverser un tel moment ? Comment continuer à travailler dans un lieu qui rappelle chaque minute celui qui n'est plus là ? Ghada nous a raconté qu'elle avait d'abord laissé couler ses larmes. Puis elle avait pris une décision. Elle s'était installée à la même place que les journalistes lorsqu'ils venaient interviewer Al Oustad. Face à elle se trouvait le fauteuil où Doukali avait l'habitude de s'asseoir pour répondre à leurs questions. Alors, dans le silence du musée, elle s'est mise à lui parler. Longuement. Comme s'il était toujours là. Comme si la conversation interrompue par la mort pouvait malgré tout se poursuivre. Elle lui a raconté le déroulement de ses funérailles. Elle lui a décrit l'émotion des personnes présentes. Elle lui a parlé de l'affection immense que les Marocains continuaient à lui porter. Elle l'a rassuré aussi. Le musée resterait ouvert. Les visiteurs continueraient à venir. Sa mémoire continuerait à vivre entre ces murs.
En l'écoutant, j'ai compris que ce lieu dépasse largement la personne d'Abdelwahab Doukkali. Bien sûr, le musée lui est consacré. Mais il raconte également l'histoire d'une époque, d'une ville et d'un pays. Il témoigne d'un certain rapport à la culture, à la création et à la transmission. Aussi modeste soit-il par sa taille, ce musée constitue probablement la dernière grande œuvre de Doukkali. Une œuvre silencieuse, mais profondément vivante. Son ambition était simple. Mettre la culture au cœur du quotidien des Marocains et rappeler que les musées ne sont pas des lieux réservés aux spécialistes. Ils appartiennent à tout le monde.
En quittant le musée, une conviction m'accompagnait. L'avenir des musées marocains ne dépend pas seulement des bâtiments, des collections ou des budgets. Il dépend aussi de personnes comme Ghada. Des femmes et des hommes capables de transformer un lieu de mémoire en lieu de rencontre, un ensemble d'objets en récit collectif et une absence en présence. Au dix-septième étage de l'immeuble Liberté, Abdelwahab Doukkali continue ainsi d'accueillir ses visiteurs. Par la voix de celle qui veille désormais sur sa dernière œuvre.

Mohamed Lotfi

ML/2026

غادة المحافظة
غادة، محافظة المتحف الصغير لعبد الوهاب الدكالي

يتبدّل وجه الدار البيضاء يوم الجمعة. فالمدينة التي اعتادت الانغماس في صخبها الدائم تبدو وكأنها تخفّف فجأة من إيقاعها. تتنفسالشوارع العريضة بحرية أكبر، وتستعيد الأرصفة شيئاً من فسحتها، وحتى العمارات تبدو كأنها دخلت في هدنة مؤقتة. بالنسبة إلىكثيرين، هو يوم الصلاة. أما بالنسبة إليّ وإلى ابن عمي، فلصلاتنا هيئة أخرى. إنها المشي. نمشي طويلاً، من غير برنامج محدد ولاوجهة مرسومة سلفاً. نعشق أن نعبر الدار البيضاء على أقدامنا، وأن ندع أنفسنا تنقاد إلى واجهة جميلة، أو منظر بعيد، أو ذكرى عابرة. وعندها تتحول المدينة إلى متحف هائل في الهواء الطلق

وفي نهاية تلك المسيرة الطويلة، كانت تنتظرني وجهة محددة. كان عليّ أن أتوجه إلى محطة الدار البيضاء الميناء لأستقل قطار العودةإلى الرباط. وكان النهار يوشك أن يطوي صفحته بهدوء حين كنا نعبر شارع الزرقطوني. وفي تلك اللحظة اجتاحني شعور لم أكنأتوقعه. شعور مباغت بلغ من القوة ما كاد يدفعني إلى التوقف. وعلى بعد خطوات قليلة مني ارتفع مبنى الحرية. رفعت بصري إلى هيئتهالمألوفة، وخلال ثوان معدودة اختفى كل ما حوله

لطالما مارس هذا المبنى عليّ سحراً خاصاً. فقد صممه المهندس المعماري ليونار موراندي سنة 1949، واكتمل بناؤه سنة 1951، وكانأول ناطحة سحاب في إفريقيا، وأول مبنى شاهق الارتفاع في القارة بأسرها. وحتى اليوم، رغم ما عرفته الدار البيضاء من تحولاتوظهور مبان أكثر ضخامة وارتفاعاً، ما يزال يحتفظ بشيء من الهيبة والوقار. إنه يشبه أولئك النبلاء القدامى الذين لم يعودوا بحاجة إلىإثبات مكانتهم، لأن حضورهم وحده كفيل بأن يروي تاريخاً بأكمله

تربطني بهذا المبنى علاقة غريبة، قوامها الإعجاب وحلم طال انتظاره. فمنذ سنوات وأنا أحمل رغبة في بلوغ طابقه الأخير، الطابقالسابع عشر. كنت أريد أن أرى الدار البيضاء من هناك. أن أراقب الشوارع الكبرى وهي تتحول إلى خطوط من الضوء، والسياراتوهي تغدو ألعاباً صغيرة، والمدينة كلها وهي تمتد حتى تلامس الأفق. كان حلماً متواضعاً، يكاد يكون طفولياً، غير أن بعض الأحلام لاتحتاج إلى عظمة كي ترافقنا طوال العمر. إنها تستقر في زاوية من القلب، وتنتظر بصبر اللحظة المناسبة

ولم أكن أعلم أن هذا الحلم سيتحقق أخيراً في مساء ذلك الجمعة

غير أن الانفعال الذي اجتاحني آنذاك لم يكن سببه المبنى وحده، بل كان سببه أيضاً خاطرٌ استقر في ذهني. خاطر رجل غادرنا قبلأسابيع قليلة، وما زال غيابه يثقل روحي منذ يوم الجمعة الثامن من مايو سنة 2026. لقد رحل عبد الوهاب الدكالي. وعلى الرغم منبلوغه الخامسة والثمانين من العمر، لم أستطع أن أتقبل فكرة رحيله. ومثل كثير من المغاربة، ما زلت أشعر أنه غادرنا على عجل. قبلوفاته بعشرة أيام فقط، كان عبد الوهاب الدكالي لا يزال واقفاً على خشبة مسرح محمد الخامس بالرباط، يوم الثامن والعشرين من أبريلسنة 2026

لم يحالفني الحظ يوماً بلقائه. لم أتبادل معه كلمة واحدة، ولم أصافحه قط. ومع ذلك، كنت أشعر، شأن ملايين المغاربة، أنني أعرفه منذزمن بعيد. لقد رافق صوته أجيالاً كاملة. عبر البيوت والسيارات والأعراس والسهرات العائلية وذكريات الطفولة. ومنذ نجاحه الكبيرالأول "يا الغادي ف الطوموبيل" أحدث ثورة حقيقية في الأغنية المغربية بأناقة نادرة. هناك من يترك أثراً في عصره وهناك من يتحولإلى جزء من ذاكرتنا الداخلية. وكان عبد الوهاب الدكالي من هذا الصنف الأخير

ومنذ رحيله وأنا أشعر بفراغ حقيقي. وأشعر أيضاً بندم عميق، لأنني لم ألتقه قط. وكنت أعلم أن في الطابق السابع عشر من مبنى الحريةمتحفاً أنشأه بنفسه. مكان عاش فيه وحيداً ستة وعشرين عاماً مكان يضم ذكرياته ومقتنياته وأرشيفه وجزءاً من روحه. ومنذ زمن وأناأتمنى زيارته. وفي تلك اللحظة بالذات بدت تلك الزيارة أمراً بديهياً لا يقبل التأجيل

القطار قادر على الانتظار. و الرباط قادرة على الانتظار أيضاً. لم يكن وارداً أن أمر على بعد أمتار قليلة من ذلك المتحف دون أن أطرقبابه. كانت تلك طريقتنا، أنا وابن عمي، في تقديم التعازي. وطريقتنا في إلقاء التحية الأخيرة على رجل منح الثقافة المغربية الكثير. كنتأريد أن أرى عن قرب ما اختار أن يحتفظ به حوله. وأن أفهم الإنسان الكامن خلف الفنان. وأن أقترب، قدر المستطاع، من ذاكرة من كانرسول الحب، وإنساناً بكل ما تحمله الكلمة من معنى، إنساناً عظيماً

أما ابن عمي، الذي يسكن تقريباً في ظل مبنى الحرية، وكان كثيراً ما يصادف صاحب أغنية «حبيب الجماهير, فلم يكن يعلم أصلاً بوجودهذا المتحف

وبعد دقائق قليلة، كنا نعبر معاً مدخل المبنى. وكان المصعد ينتظرنا أمامنا كرفيق سفر قديم. دخلناه بحماسة المستكشفين المتجهين نحوأقاصي الشمال

أغلقت الأبواب وبدأ المصعد صعوده. كانت الطوابق تمر ببطء. وكلما ارتفعنا شعرت أنني أبتعد شيئاً فشيئاً عن ضجيج الدار البيضاء. وكأن كل طابق يقربنا من عالم آخر. الطابق الخامس عشر. ثم السادس عشر. وأخيراً السابع عشر. طابقي المنشود. بعد كل تلك السنوات،وصلت إليه أخيراً. ولم أستطع أن أمنع نفسي من الابتسام. فبعض المسرات تبدو ضئيلة في أعين الآخرين، لكنها عظيمة عند من انتظرهاطويلاً

عندما فُتح الباب، لم نشعر أننا ندخل متحفاً. كان الجو أقرب إلى زيارة قريب رحل منذ وقت قصير كأننا على وشك أن يستقبلنا عم مثقف،مولع بالاقتناء، خرج للحظات وسيعود بعد قليل. كان المكان حياً ودافئاً على نحو مدهش. كان الدكالي حاضراً في كل شيء. وكأنهينتظرنا

وكان المتحف مفتوحاً بالفعل. أما المرأة التي استقبلتنا فكان اسمها غادة. غادة المحافظة. غادة محافظة المتحف ومعها بدأت حكاية أخرى

عندما فُتح باب المصعد، لم نشعر أننا ندخل متحفاً بالمعنى المتعارف عليه. كان الجو أقرب إلى زيارة قريب غاب منذ وقت قصير. خُيّل إلينا أننا على وشك أن نستقبل عماً مثقفاً، مولعاً بالاقتناء والجمال، خرج للحظات وسيعود بعد قليل. كان المكان نابضاً بالحياة على نحو مدهش، دافئاً ومألوفاً، حتى إن الغياب نفسه بدا عاجزاً عن فرض حضوره الكامل. في كل زاوية من زواياه كانت آثار صاحبه ما تزال تتكلم بصمتها الخاص. لم يكن عبد الوهاب الدكالي حاضراً بجسده، لكنه كان حاضراً في كل ما حولنا. وكان المرء يشعر، منذ اللحظة الأولى، أنه ما يزال يستقبل زواره بطريقته الخاصة

كان المتحف مفتوحاً بالفعل. أما المرأة التي استقبلتنا فكان اسمها غادة. غادة المحافظة، أو بالأحرى الروح الساهرة على هذا المكان. ومنذ الدقائق الأولى أدركنا أن زيارتنا لن تكون مجرد جولة بين المعروضات والذكريات، بل بداية حكاية أخرى لا تقل إثارة عن الحكاية التي جاء المتحف نفسه ليرويها

فمن تكون غادة؟ منذ اللحظة الأولى تستوقف الزائر هيئتها وحضورها. كانت ترتدي جلباباً أسود يزينه وشاح أصفر مشرق يضفي على مظهرها لمسة من الأناقة والبهجة. طويلة القامة، رزينة الملامح، تبدو في عقدها الرابع، وتشع منها تلك الثقة الهادئة التي تميز الأشخاص الذين يجدون معنى عميقاً فيما يقومون به. وسرعان ما بدأ سؤال يلح عليّ. هل هي ابنة عبد الوهاب الدكالي؟ أم إحدى قريباته؟ أم صديقة قديمة من دائرته المقربة؟ فقد بدا لي أن هذا القدر من المعرفة الدقيقة بالرجل لا يمكن أن يكون وليد المصادفة

كانت تتحدث عنه كما لو أنها عرفته منذ زمن بعيد. لم تكن تعرف الفنان فحسب، بل كانت تعرف الإنسان أيضاً. فما من قطعة معروضة إلا وكانت ترتبط لديها بحكاية، ولا صورة إلا وكانت تفتح باب ذكرى، ولا لوحة إلا وتحمل قصة تسارع إلى مشاركتها معنا. وكلما استمعت إليها أكثر، ازددت اقتناعاً بأن بينهما رابطة عائلية أو شخصية وثيقة. غير أن الحقيقة كانت مختلفة تماماً. فلم يكن بينهما أي رابط من روابط القرابة. وإنما جمعتهما علاقة من نوع آخر، علاقة صنعها الزمن والثقة والعمل اليومي إلى جانب رجل انتهت إلى معرفة عالمه في أدق تفاصيله

ومن خلال الشروح التي كانت تقدمها غادة، أخذ المتحف الصغير يتسع أمام أعيننا شيئاً فشيئاً حتى بدا أشبه بعالم كامل. خلف كل واجهةزجاجية كان فصل جديد من حياة عبد الوهاب الدكالي يطل برأسه. وكانت الأعواد من أكثر القطع إثارة للإعجاب. فقد انتصبت في المكانبأبهة تكاد تكون ملكية، كأنها حارسان نبيلان يسهران على بقية المقتنيات. أحدهما كان هدية من الموسيقار محمد عبد الوهاب، أما الآخرفكان يعود إلى القصبجي، الموسيقار الكبير الذي رافق أم كلثوم طوال مسيرتها الفنية. وكانت مجرد رؤية هذين العودين كافية لتذكيرالزائر بالمكانة التي احتلها عبد الوهاب الدكالي في المشهد الموسيقي العربي، وبالعلاقات الرفيعة التي جمعته بأبرز أعلام الفن في العالمالعربي

وحول تلك الكنوز الموسيقية كانت تتراكم مئات الشهادات والأوسمة والتكريمات. كؤوس وجوائز ورسائل وصور وأسطوانات قديمةومقالات صحفية وقصاصات نادرة وسيرة ذاتية ووثائق متنوعة تشهد على مسيرة امتدت لعقود طويلة. وبين كل تلك المعروضاتاستوقفتني صورتان على وجه الخصوص. الأولى تجمعه بأم كلثوم أثناء زيارتها التاريخية إلى الدار البيضاء سنة 1968، والثانية تجمعهبالموسيقار محمد عبد الوهاب. وكان الزائر يشعر أحياناً أنه لا يتجول داخل متحف، بل داخل ذاكرة متجسدة في الأشياء. ذاكرة رفضتأن تنطفئ أو تتوارى، وما تزال تنبض بالحياة بين الجدران

وكانت هناك مفاجأة أخرى تنتظر الزائر. فالكثيرون يعرفون عبد الوهاب الدكالي مطرباً وملحناً ومؤدياً استثنائياً، لكن قلة منهم تعرفجانباً آخر من شخصيته. جانب الرسام. فقد كشفت جدران المتحف عن هذه الموهبة الأقل شهرة في مسيرته. كانت هناك لوحات منإبداعه الشخصي، إلى جانب أعمال أنجزها فنانون مغاربة تكريماً له واحتفاء بمكانته. ومن لوحة إلى أخرى كان يتشكل أمامنا وجه جديدللرجل، وجه مبدع لا يكف عن البحث عن منافذ جديدة للتعبير

وكان واضحاً أن الإبداع بالنسبة إليه لم يكن محصوراً في الموسيقى وحدها. فعندما كانت الألحان تصمت، كانت الألوان تتولى الكلام. وحين يهدأ الغناء، كانت الريشة تواصل ما بدأه الصوت. ولهذا منح التعايش بين الموسيقى والرسم للمتحف عمقاً خاصاً. فالزائر لا يلتقيفيه نجماً من نجوم الأغنية المغربية فحسب، بل يكتشف شخصية متعددة المواهب، يقودها فضول دائم وشغف لا يخبو تجاه مختلف أشكالالجمال

ثم تأتي الشرفة. أو لعل من الأجدر أن نسميها المكافأة الكبرى التي ينتظرها الزائر في نهاية الجولة فبعد عبور القاعة الرئيسية للمتحف،ينفتح المكان فجأة على فضاء معلق بين السماء والأرض بعض النباتات، ومساحات من الخضرة، ثم تلك الإطلالة المدهشة على الدارالبيضاء. ومنذ سنوات طويلة كنت أحلم بالوصول إلى الطابق السابع عشر من مبنى الحرية. وكثيراً ما تساءلت عما يمكن أن يشعر بهالإنسان وهو ينظر إلى المدينة من هذا الارتفاع. لكن الواقع تجاوز كل ما تخيلته

اقتربت من الشرفة، فاكتشفت داراً بيضاء أخرى. تحولت الشوارع الكبرى إلى خطوط دقيقة، وفقدت العمارات شيئاً من كبريائها المعتادلتصبح عناصر صغيرة في مجسم حضري هائل. أما السيارات فلم تعد سوى نقاط متحركة تنساب بهدوء في المشهد. وفي البعيد كانالأفق يمتزج بضوء المحيط، حتى بدا من الصعب التمييز بين البحر والسماء

وكان في ذلك المنظر شيء يكاد يلامس الخيال. لبضع دقائق نسيت المتحف نفسه. اكتفيت بالتحديق في مدينة كنت أظن أنني أعرفها جيداً،فإذا بها تكشف لي وجهاً جديداً لم أره من قبل. ومن ذلك العلو لم تعد الدار البيضاء مجرد ازدحام مروري أو مواعيد فائتة أو متاعبيومية. استعادت صورتها الأولى كإنجاز إنساني مدهش، مدينة شُيدت بالحلم والعمل والإرادة

ولهذا شعرت أن هذه الشرفة وحدها تصلح لأن تكون متحفاً قائماً بذاته. بل إنها بدت لي أقرب إلى عمل إلهي مفتوح على الدوام أمامأنظار الزائرين. وفي تلك اللحظة أدركت أن اسم المبنى لم يكن مجرد اسم. فـ«الحرية» هنا لا تشير إلى بناء من الإسمنت والحديدفحسب، بل إلى إحساس عميق يصعب وصفه بالكلمات

طوال الزيارة، رافقتنا غادة بكثير من اللباقة والهدوء. كانت تتدخل حين تدعو الحاجة إلى التوضيح، ثم تترك لنا الوقت الكافي للتأملواكتشاف المكان بأنفسنا. لم تكن من أولئك المرشدين الذين يملؤون الصمت بالكلمات، بل كانت تدرك أن بعض الأماكن تحتاج أحياناً إلىلحظات من السكون أكثر مما تحتاج إلى الشرح. ومع ذلك، فإن حضورها أخذ يكتسب مع مرور الوقت أهمية متزايدة، حتى أصبح جزءاًلا يتجزأ من تجربة الزيارة نفسها

وفي نهاية الجولة، جلسنا قرب الفضاء الذي اعتاد عبد الوهاب الدكالي أن يستقبل فيه الصحفيين والمعجبين. وهناك بدأت غادة تتحدث عنمسارها الشخصي. علمنا أنها حاصلة على درجة الماستر في اللغة الألمانية، وأنها تتقن عدداً من اللغات الأجنبية. غير أن أبرز ما شدانتباهي فيها لم يكن تكوينها الأكاديمي، بل علاقتها الاستثنائية بالكلمة. فقد كانت تمتلك قدرة نادرة على الإصغاء والفهم وصياغة المعانيبدقة ووضوح. وربما كان هذا تحديداً ما جعلها تتحول تدريجياً إلى أكثر من مجرد محافظة على المتحف

ومع مرور السنوات أصبحت واحدة من أقرب الأشخاص إلى الفنان في حياته اليومية داخل هذا الفضاء. وخلال اللقاءات الإعلامية التيكان يجريها، كانت بعض الأسئلة تصل إليه بصياغة مرتبكة أو بصوت يصعب تمييزه. عندها كانت غادة تتدخل بهدوء، فتعيد صياغةالسؤال وتقدمه بصورة أوضح. لكنها لم تكن تترجم الكلمات فحسب، بل كانت تترجم المقاصد أيضاً. كانت تحاول أن تنقل الفكرة الحقيقيةالكامنة وراء السؤال، وأن تزيل ما قد يحيط بها من غموض أو التباس. ومع تقدم العمر وبدء ضعف السمع لدى الأستاذ، كما كانت تسميهدائماً، أصبحت هذه المهمة أكثر أهمية من أي وقت مضى

غير أن حديثها لم يلبث أن أخذ منحى أكثر تأثيراً في النفس. فقد انتقلت إلى الحديث عن اليوم التالي للجنازة. يوم وجدت نفسها وحدهاداخل المتحف. وكانت تلك الوحدة مختلفة عن كل ما عرفته من قبل. وحدة لا يخلو فيها المكان من الحضور، بل يكاد يفيض به. فوجه عبدالوهاب الدكالي كان يطل عليها من كل مكان. من الصور المعلقة على الجدران، ومن اللوحات الفنية، ومن المقتنيات التي رافقته طوالحياته، ومن الذكريات التي تراكمت هنا على امتداد سنوات طويلة

ومع ذلك، وللمرة الأولى منذ أن عرفت هذا المكان، كانت الغلبة للغياب. فبعد ثلاث سنوات من العمل اليومي إلى جانبه، لم تفقد مجردصاحب عمل أو فناناً كانت تتعاون معه. لقد فقدت إنساناً ارتبطت به بعلاقة إنسانية عميقة. كانت تعرف تفاصيل عالمه، وتاريخه،وعاداته، وتتمتع بثقته الكاملة. ولذلك بدا الفراغ الذي تركه رحيله هائلاً إلى درجة يصعب وصفها

وتساءلت يومها، كما روت لنا، كيف يمكن للمرء أن يواصل عمله في مكان يذكره في كل دقيقة بشخص لم يعد موجوداً؟ كيف يستطيع أنيواجه هذا الكم من الذكريات دون أن ينكسر؟ في البداية لم تحاول مقاومة مشاعرها. تركت دموعها تنساب بحرية. ثم اتخذت قراراً لمتكن تتوقعه هي نفسها

جلست في المكان الذي كان يجلس فيه الصحفيون عندما يأتون لإجراء الحوارات مع عبد الوهاب الدكالي. وكان أمامها مباشرة المقعدالذي اعتاد الجلوس عليه للإجابة عن أسئلتهم. وهناك، وسط صمت المتحف، بدأت تتحدث إليه. تحدثت إليه طويلاً، كما لو أنه ما زالحاضراً أمامها. وكأن الموت، على قسوته، لم ينجح في قطع ذلك الحوار الذي جمعهما سنوات طويلة

أخبرته بما جرى في جنازته. حدثته عن الوجوه التي جاءت لتوديعه. وعن التأثر العميق الذي بدا على الحاضرين. وعن كلمات المحبةوالوفاء التي ترددت في ذلك اليوم. وروت له كيف أن المغاربة، على اختلاف أعمارهم ومشاربهم، كانوا يشعرون بأنهم فقدوا واحداً منأفراد عائلاتهم. ثم حاولت أن تطمئنه. قالت له إن المتحف سيظل مفتوحاً. وإن الزوار سيواصلون المجيء. وإن ذكراه لن تغادر هذاالمكان الذي أحبّه وأفنى سنوات طويلة من حياته في بنائه والمحافظة عليه

وبينما كنت أستمع إليها، أدركت أن ما يروى أمامي يتجاوز حدود قصة شخصية بين موظفة وصاحب عمل. لقد كان حديثاً عن الوفاء،وعن تلك الروابط الإنسانية التي تتشكل بصمت مع مرور الزمن، حتى تصبح أقوى مما نتخيل. وكان من المستحيل ألا يتأثر المرء وهو يرى كيف تحولت مهمة مهنية بسيطة إلى رسالة حقيقية تحملها امرأة آمنت بقيمة المكان وصاحبه، وقررت أن تواصل حراسة الذاكرة بعد رحيل صاحبها

Mohamed Lotfi

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Doukali n’était qu’un bachar.

Mais un grand bachar.

9 Mai 2026

« Le jour des funérailles de Doukali, j’espère être au Maroc pour y assister. »
L’homme qui m’avait dit cela vit au Canada depuis longtemps, comme moi. Nous partageons deux liens précieux. Nous sommes tous les deux les grands-pères du même petit garçon de quelques mois. Et nous partageons la même tendresse, la même passion pour Doukali.

Son vœu m’avait paru étrange. Il me ne parlait pas d’un homme, mais d’une saison entière de notre mémoire collective. Doukali fait partie de ces artistes qu’on imagine éternels parce qu’ils étaient déjà là avant nos souvenirs d’enfance.

Quand Doukali était venu à Montréal, il y a une quinzaine d’années, on aurait pu croire qu’un consul, un ambassadeur ou du moins un attaché culturel viendrait l’accueillir à l’aéroport. Mais celui qui l’attendait, c’était le père de ma belle-fille, avec sa fille à ses côtés portant un bouquet de fleurs. On aurait dit une famille venue accueillir un cousin revenu de très loin.

Dans chacune de nos réunions familiales, il y a toujours un moment où le nom de Doukali revient s’asseoir parmi nous. Une chanson. Une anecdote. Une entrevue ancienne. Une controverse oubliée. Puis, inévitablement, un rappel. Doukali est un artiste complet.

Le père de ma belle-fille lui reconnaît peu d’égaux, sinon peut-être Abdelhadi Belkhiat. Et encore, ce dernier n'était pas comme Doukali le créateur et l'interprète de toutes ses œuvres. Il défend son génie musical, sa manière d’avoir modernisé la chanson marocaine sans jamais la déraciner.

De tout son répertoire, il porte une affection particulière pour Montparnasse, cette chanson que la radio nationale avait censurée. Sans être une chanson militante, elle abordait des thèmes sensibles pour l’époque. L’exil, la douleur des immigrés marocains en Europe, le racisme, la violence, la solitude des travailleurs arabes loin du pays. Une œuvre évoquant la mort d’un immigré arabe dans un quartier parisien, avec une tonalité aussi mélancolique et sociale, pouvait facilement être jugée dérangeante ou peu compatible avec le discours officiel optimiste de l’époque.

Montparnasse, très peu connu du grand public, portait une tristesse sociale inhabituelle dans la chanson marocaine populaire. Elle montrait l’envers du rêve d’émigration. Doukali savait suggérer sans crier. Dire beaucoup avec presque rien. Chez lui, même la nostalgie avait une dimension politique, sans jamais perdre son élégance.

Doukali était aussi conscient de son importance dans la vie culturelle marocaine des soixante-cinq dernières années. De son vivant, il avait lui-même installé un petit musée. Une maison de mémoire où le public pouvait découvrir les médailles, les hommages, les objets souvenirs et les tableaux signés par l’artiste lui-même. Oui, Doukali était aussi peintre et un excellent communicateur.

Mais ce que le père de ma belle-fille admirait surtout chez Doukali, c’était cette élégance rare qui permet aux très grands artistes de rester proches des gens simples. Doukali appartenait autant au palais royal qu’aux cafés populaires. Sa voix pouvait accompagner un dîner officiel sous les lustres, puis continuer sa route dans un taxi fatigué de Casablanca. Peu d’artistes savent habiter autant de Maroc à la fois.

Il était un peu notre Mohamed Abdel Wahab. Un créateur au sens ancien du mot. Il prenait une phrase ordinaire et lui donnait le poids d’un souvenir. Qui d’autre pouvait transformer Ma ana illa bachar en confidence universelle ? Chez lui, même la simplicité semblait avoir été longuement travaillée par le cœur.

Avec sa disparition, ce n’est pas seulement une voix qui s’éteint. C’est une certaine lenteur marocaine qui s’éloigne. Une époque où les chansons respiraient. Où les paroles avaient le temps de s’installer dans une vie.

En quelques mois, Doukali et Belkhiat ont emporté avec eux quelque chose de nos samedis soir d’autrefois. Les radios posées sur les buffets. Les longues routes nationales. Les cassettes qu’on rembobinait avec un stylo.

Ce vendredi matin du 8 mai 2026, c’est le père de ma belle-fille qui m’a appris la nouvelle. Et son vœu s’était réalisé. Il était au Maroc. Il assisterait aux funérailles de celui qu’il avait écouté toute sa vie.

Je l’imagine quelque part dans la foule, accompagnant son artiste préféré jusqu'à sa dernière demeure, murmurant peut-être les paroles de Montparnasse comme on récite un souvenir précieux.

Plus tard dans la journée, en quittant un salon de coiffure, je me suis tourné vers quatre jeunes et je leur ai lancé spontanément, « 3azzina wahed… ». À leurs regards, j’ai compris qu’ils ignoraient la mort de Doukali. Pire encore, son nom semblait ne rien leur dire.

Alors je me suis mis à réciter quelques paroles de Ma ana illa bachar. Et soudain, leurs visages se sont éclairés. Bien sûr qu’ils connaissaient la chanson. Celle des parents. Celle des grands-parents. Celle qui voyage encore discrètement d’une génération à l’autre sans demander la permission au temps.

Doukali n’était qu’un bachar. Un être humain, comme il le chantait lui-même sur les belles paroles d’Ahmed Taib Laalej. Mais pour certains, Doukali était devenu bien davantage qu’un chanteur. Pas forcément le meilleur. Les années finissent toujours par brouiller les classements. Non. Quelque chose de plus rare. L’unique.

Celui dont la voix accompagne une vie entière. Celui qui traverse les générations.

C’est peut-être cela qui le rendait si proche de nous. Cette façon d’avoir porté la grandeur sans jamais cesser d’être humain.

Un bachar.

Un grand bachar.

Mohamed Lotfi

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